jeudi, juin 11, 2009

"Grandir, oui, mais pour quoi faire ?"

J'ai appris beaucoup de choses cette année.

C'est un peu comme revoir des photos de soi qui datent un peu et se dire "oh, ça pourrait être mon petit frère". C'est aussi s'imaginer dans dix ans, encore un peu plus vieux, les mêmes mots à la bouche. C'est prendre conscience de la construction qui s'opère en nous, de notre naissance jusqu'à notre mort.

Cette année, j'ai sauté de mon plongeoir, mais c'est seulement en me cassant les deux jambes que j'ai compris qu'il n'y avait pas d'eau dans la piscine. Ou comment se tirer une balle dans le pied, quand on a un revolver, mais je manque de moyens.

J'ai appris qu'il était impossible de vivre sans argent dans une société contemporaine. On me dira certainement que tout le monde est au courant, et que mes préoccupations narcissico-égocentriques finissent par lasser. Peut-être. Toujours est il que j'y arrivais bien, à vivre sans thune, mais je vivais seul. Pas de sortie, pas de visite, pas de "on va boire un coup ?" ; "on se fait un ciné ?" ; "on mange ensemble ce midi ?". Pas de sandwich à la fac, pas de café le matin, rien que le frigo où trônaient fièrement un tube de sauce tomate et des restes de beurre.


"Je travaille pour des animaux", c'est un peu ça aussi. J'ai pris conscience que le monde était tout sauf ce que j'avais pu en rêver. La plupart des usagers de la vie l'empruntent comme le métro. Ils poussent, bousculent, veulent rentrer, parce qu'à deux minutes près, la correspondance du boulot s'éloigne, et font malencontrueusement tomber leur sourire entre les rames. J'ai appris que l'hypocrisie était universelle, et que la générosité était à laisser au placard. Je n'y suis pas arrivé, et on m'a gentiment demandé d'attendre la rame suivante, puis celle d'après. Fin de service.

J'ai trouvé le doux équilibre entre le plaisir, le désir, la douleur et la tristesse. Après mes dures années de labeur, ma fatigue constante, j'ai pris le parti de me reposer quelques mois. Je ne devais au départ que piquer un somme, mais j'ai vite fini par m'endormir sous une couverture faite d'effluves opaques et de rêves profonds. Le réveil avait beau sonner, je l'éteignais pour dormir "encore un peu".
Et puis, quand tous mes rendez-vous ont été loupés, je me suis levé pour prendre conscience du désastre. On peut vaincre sans mérite et triompher sans gloire, peu importe, ce ne sont que des adages destinés à la branlette sociale ; mais il n'est pas possible de s'en sortir sans suivre les règles du jeu. Dans un autre monde, j'aurai pu avoir ce quotidien décalqué toute ma vie, regarder les jours passer sans me sentir pressé.

Cet univers-ci demande des sacrifices.

Il demande de rentrer dans le rang, de suivre la norme, de savoir présenter. Forcé de quitter mon territoire doré, j'ai commencé lentement à ranger mon appartement, à reconstruire ce que j'avais détruit. Aujourd'hui, je suis sûr le point d'y arriver, en me demandant intérieurement comment j'ai pu réussir à tenir le coup.

J'ai appris que la vie n'était jamais faite de ce qu'on voulait, et que, forcé de se plier aux exigences de ce qui nous tue, il fallait devenir ce qu'on n'était pas. Une machine programmée pour faire partie d'un tout.
J'ai appris que l'individualisme n'existait que dans les esprits ; nous ne sommes pas des individus, nous sommes des entités créatrices, fonctionnelles, des engrenages qui font tourner la boîte ou sont rebutés.

Se lever le matin, se faire rabrouer et se tuer à la tâche pour mourir le soir est une destinée qui ne m'enchante guère, mais me voilà forcé d'opter pour ces deux semaines de vacances par an et un ulcère à Noël.

Et puis, fort de mes apprentissages sur la bassesse de l'Homme, j'ai considéré les miennes. Ce que j'étais, ce que je n'étais pas, ce que je voulais être et ce que je ne pourrais pas devenir. J'ai détruit mes bases pour reconstruire. J'ai perdu le peu de confiance en moi que j'avais, et, sous le poids des regards, je ne faisais plus long feu sur les trottoirs. J'étais une âme en peine, une ombre dérisoire, de ceux sur lesquels on marche sans les regarder. En me réveillant, je leur en ai beaucoup voulu, à tous ces gens. A tous.

Mais, en me reconstruisant, j'ai compris qu'ils avaient déjà opté pour leur rôle d'andropode cybernétique. Des machines, voilà, tous des machines. Et regardez-les ! des belles, avec deux yeux vides, qui vous lancent des "bonjour" rouillés et saccadés. De ces machines qui font le monde, de celles qu'on admire au coin de la rue, habillées de tailleur ou de costard. Je les ai enviées, celles-là, et puis je me suis rendu compte qu'elles ne vivaient plus.
J'ai appris que la vie était ce qu'on en faisait, et qu'à défaut de rentrer dans le lot, on pouvait tenter de prendre un autre chemin, celui de l'honnêteté. Pas financière, sociale. En ne jouant pas un rôle, en étant soi-même.

Avec soi, avec les autres.

Tant pis pour les occasions que ça me fera rater.

Et, dépité mais confiant, j'ai compris que je ne pourrais jamais être aimé par tout le monde. Mes réflexions sur l'Homme avait déjà été amorcées depuis longtemps, mais un autre évènement m'a permis de changer d'avis, de classer l'être humain non pas comme "mauvais" mais comme "faible".
La trahison est une des grandes douleurs de notre siècle. Quand elle vient d'un anonyme, elle engendre haine et vengeance, mais quand c'est un proche qui vous poignarde, elle laisse place à un désemparement total, et un dégoût incalculable pour tout ce qui se rapproche au Judas.
Quand la lame a traversé ma chair, je me suis dit que ce n'était rien. La blessure ne semblait pas profonde, et celui qui tenait le couteau possédait une lueur de folie dans les yeux que rien ne semblait pouvoir arrêter, si bien qu'il ne m'apparaissait plus comme proche. J'ai nié en souffrir.

Et, au final, la haine s'accumulant, j'ai commencé à développer un complexe de jalousie vis à vis de lui. Car, fort de son succès au combat, il avait ameuté autour de lui la foule inquiète, et, me quittant, presque mort sur le sol, il leur avait annoncé, dépité, que j'étais moi-même l'auteur de la querelle, et que le pauvre bougre ne m'avait blessé que dans une situation d'auto-défense. Embarquant sur son navire ceux qui le croyaient, il repartit fièrement vers des horizons qui lui étaient plus familiers. J'étais déçu, parce que j'avais toujours été pris pour le manipulateur froid et mauvais ; lui pour le bon bougre compréhensif et généreux, alors que les rôles s'inversaient. Je me suis rendu compte que je n'étais pas un bon calculateur - ce qui m'a, en aparté, un tant soi peu réconforcé : si je ne possède pas le sens du calcul, je pourrais difficilement devenir une machine.

Aujourd'hui, j'ai compris qu'il n'y avait pas de justice en ce monde, et que la haine n'était que le starter qui permettait un nouveau démarrage. Une fois reparti, j'ai laissé de côté ma rancoeur, car rien n'aurait pu combler ma rage et ma frustration. Celle de voir le salaud l'emporter sur le naïf, alors même que tous les élements l'accusaient. Celle de voir les jurés se lever sans un regard pour moi, quittant la salle avec le meurtrier innocenté. Celle d'être laissé seul, sans une main, sans une aide, sans un mot d'excuse.

Je suis reparti de mon côté, porté par ma volonté. Et, au fil du temps, j'ai compris que la justice était une notion qui s'appliquait à chacun. Dénué de remords, je savais que je ne portais pas la faute.
Serein vis à vis de ces évènements, les regards que j'ai pu jeter sur mon ex-coloc m'ont fait comprendre que je n'avais rien à lui envier. Sa lâcheté et son arrogance, son aveuglement et son égoïsme, il les paiera un jour, ou un autre s'en chargera à ma place.

Cette année, j'ai surtout compris que l'Homme n'était pas mauvais, mais qu'il était faible. Sans principes, apeuré, l'animal, poussé par ses instincts, ne pense qu'à fuir, en laissant parfois derrière lui ses compagnons. Faible, et lâche, l'animal.

*************
A l'heure actuelle, je ne suis peut-être pas devenu apte à vivre de façon indépendante en société, mais je suis sûr d'une chose : c'est que je reste fidèle à des principes, à une morale, et c'est mon attachement aux lois que je m'impose qui fait de moi quelqu'un de stable et de loyal. Après avoir traversé la tempête, je sais que je peux en affronter des dizaines d'autres et que, même si je ploie, je ne cèderai pas. J'espère que tout ça fera de moi, dans plusieurs années, un adulte, un vrai.
De ceux qui ont un fil directeur, et qui ont grandi en s'ouvrant au monde.
De ceux qui savent endosser leurs responsabilités, porter les autres et tenir le cap.
Quelqu'un d'ouvert et de tolérant, qui accepte de se remettre en cause, et qui possède un goût critique et artistique.

Pour l'instant, vous me nommez administrativement "adulte", mais je ne sais pas remplir de papiers, ni trouver du travail, ni briller en société. Peu importe que je sois fait pour vivre chez vous ou non, je m'y ferai bien.

Mais je n'ai pas attendu votre autorisation pour grandir, et, à dire vrai, je m'en porte beaucoup mieux comme ça.

Parce que regarder tout ce foutoir est déjà un beau spectacle.

mardi, juin 09, 2009

Alors la nuit quand je dors...


Il y a dans les sourires et les rires une teinte de légèreté. Dans les regards et les questions, une teinte de désintérêt. Dans les rapports, l'amitié, l'affection, une teinte d'ennui.

Vous êtes certes empathiques, mais loin d'ouvrir votre conscience à celle des autres. Qu'importe le pourcentage de communication non-verbale, il vous est trop difficile de changer de peau. La votre vous plaît tant, cette douce chaleur, votre vie, vos idéaux, votre façon de surmonter les problèmes et d'apprécier le bonheur... alors vous estimez que ce qui vous semble logique l'est aussi pour les autres, qu'un problème qui vous est anodin ne peut pas être important aux yeux des autres. Vous ne comprenez pas toujours ce qui se passe hors de vous.

En changeant de peau, vous pourriez écouter. Vos sens vous trompent en permanence, et vous estimez, en plus, que vos bases sont solides. Vos yeux vous mentent, et pourtant vous pensez pouvoir lire en quiconque.
Les mots que prononcent vos semblables ne vous atteignent qu'un instant, puis disparaissent au fond de votre petite tête.
Les sensations, l'état d'esprit sont pour vous classés en catégories simples : "heureux", "triste", "déprimé", "sombre", j'en passe et des meilleures.

Mais personne n'est jamais "plus" que vous. Bien sûr, vous en parlez à d'autres, et plaignez un tel, le dites malheureux. Et au fond, vous vous accablez vous-même pour tenter de le dépasser.

Vous êtes égoïstes parce que dénués d'intuitions et de capacités de compréhension. Vous êtes butés parce qu'incapables d'avouer vos torts. La société valorise vos actions concrètes, et, dès lors, votre chemin de vie vous rend fier et arrogant. Vous êtes reconnus, et le message est clair : "j'ai des capacités qui m'ont permis d'arriver là. Je suis fort."

Et puis vous êtes foutus, de simples enveloppes bonnes à jeter, de ces pions qu'on croise dans les bars, les places publiques ou les supermarchés. Vous devenez bons à rien, bons à vivre, bons pour vous. Vous terminez un peu à la fois de vous bâtir votre carapace, votre petit personnage, que vous prendrez par la suite bien soin d'entretenir.

Mais dès le début, vous avez été guidés, entretenus, orientés vers un caractère. Dès votre naissance, vous étiez prédisposés à devenir ce que vous êtes aujourd'hui. La construction d'un Homme s'opère pendant une durée indéfinie, mais, généralement, après avoir quitté le lycée, la plupart d'entre vous s'estiment "adultes" et endossent leur rôle de "plus de 18 ans" avec fierté. Votre "moi social" grandit trop vite, engloutit ce qu'il restait de vos remises en causes, et parce que vous brillez dans la vie, vous pensez être aptes à juger le monde entier. Vous êtes l'un des pions du beau jeu d'échec qui vous prend sous sa coupe, et, finalement, vous entrez en souriant dans la gueule du loup.

J'apprends au jour le jour à découvrir des gens vrais. Il y en a peu. De ceux qu'on dirait "anti-conformistes", appellation péjorative et marginalisante. Je ne vous parle pas ici de ceux qui se cachent derrière ce titre parce qu'il appartiennent à des mouvements eux-même suiveurs, comme nos amis à crête et chien, ou encore ces adeptes du A triangulaire.
Non, les vrais anti-conformistes ne sont pas à part, ne se cachent pas, ne vous semblent pas étranges.

Parce qu'ils sont assez conscients des normes qui vous étouffent pour passer la tête au-dessus de l'eau sans en sortir totalement. Ils sont dissimulés dans votre société, attendent patiemment le jour où ils pourront vous exhorter à l'action, et, en attendant, se servent de vous à leurs fins.

Et si vous écartez ces gens de votre entourage, c'est parce que votre empathie vous force à les craindre. Vous en avez peur, car, inconsciemment, vous les savez dominants. Et ils le sont.
Vous ne les comprenez pas, justement parce qu'ils ne sont pas soumis aux mêmes règles que vous. Et par dessus le marché, vous estimez avoir une longueur d'avance sur eux, parce que vous vous adaptez mieux à cette société qui les ennuie tant.

Et au final,

Il y a dans vos réflexions une teinte de légèreté,
Dans vos paroles une teinte de désintérêt,

Dans ce que vous êtes, une teinte d'ennui.

mardi, mai 12, 2009

Superman - suite et fin

Le frisson qui parcourut le dos de Daniel aurait eu l'intensité d'un tremblement de terre si son corps avait pu l'exprimer. Il se raidit, totalement pétrifié, sans être capable de faire le moindre geste ou d'avoir la moindre pensée.

"Papa, dis, est-ce que je suis plus fort que Superman ?"

Daniel se retourna d'un bond, se jeta sur le lit de son fils et lui cria que oui, s'il le voulait, il pouvait être plus fort que Superman, bien plus fort, et même plus fort que n'importe qui. Et Marc, dans son sommeil, continuait de demander :

"Dis, papa, est-ce que je suis plus fort que Superman ?"

Daniel crut mourir cent fois tant sa poitrine le brûlait. Il oublia son corps usé, balaya la folie qui l'embrassait, nettoya les toxines d'alcool qui habitaient son corps et se rappela qu'il avait un fils. Il ouvrit la bouche, et souffla lentement :

"Oui, oui, plus fort que Superman, Marc, plus fort que Superman, plus fort."

"Alors pourquoi je t'ai pas sauvé ?"

L'espace d'un instant, Daniel crut au destin. Mais lorsqu'une infirmière entra dans la chambre, Marc s'était déjà tu. Les sons pesants des machines s'étaient arrêtés au même moment que le coeur de son fils. Daniel tomba.

Il passa plusieurs mois en hôpital, malade, comme si la fièvre allait l'emporter. Ses années de vagabondage l'avaient plongé dans une brume opaque, et ses souvenirs étaient engourdis par l'alcool et la rue. Il fut envoyé en maison de repos durant l'été, au milieu du tumulte de la vie qu'il perçevait d'une étrange manière. Il se réveilla peu à peu, et son cerveau, comme déconnecté un temps, redécouvrit alors de nouvelles sensations. Daniel comprenait que la vie ne serait plus jamais la même, pour la première fois depuis l'accident de Marc. Cette triste vérité, il l'avait refoulée des années durant, s'aveuglant dans l'illusion d'un éventuel réveil. Il n'avait pas réussi à passer le cap ; c'était maintenant chose faite.

La maison de repos était située en campagne, au milieu de quelques villages et d'un grand lac. Daniel savait très bien qui était derrière cette initiative. Son passé ne faisait de lui qu'un fou, qu'un malade mental ivre et suicidaire. A l'annonce de la mort de Marc, sa mère avait dû prendre pitié, et décider de faire un dernier geste en la mémoire de son fils. Le clochard lobotomisé finissait en maison de repos en échange d'un peu d'argent. De quoi se purifier la conscience.

Les premiers jours, Daniel ne sortit pas de sa chambre, se contentant de réfléchir. En réalité, il était pris de spasmes réguliers, de crises de manque et d'angoisse qu'il ne pouvait stopper. Son corps retrouvait peu à peu le droit chemin, tandis que ses idées devenaient plus nettes. Au bout de deux semaines, Daniel franchit le seuil de sa chambre, jeta quelques regards dans les couloirs, s'efforça de répondre aux quelques mots des autres pensionnaires, puis il trouva que quelque chose de nouveau le poussait à vivre. Son fils, sa décrépitude, sa tristesse s'éloignaient lentement, comme s'il ne pouvait les retenir. Il gardait toujours dans le regard une teinte mélancolique, mais son visage s'éclaircissait de jour en jour.

Daniel croyait en la vie.

Au bout de quelques mois, il était devenu l'une de ces ombres sans nom qui errent dans les couloirs, l'un des habitués, un meuble qui traine dans le couloir. Mais un meuble à qui l'on adressait la parole. Un matin, en descendant dans une salle commune, Daniel s'arrêta net. Il perçevait un bruit familier, un bourdonnement grave et lointain, comme un ronronnement. Il fit quelques pas et tomba nez à nez avec Mathilde, une infirmière de 45 ans qu'il connaissait de par son statut de bénévole aux restos du coeur.

"Hé, Daniel, y a du nouveau pour s'occuper"

Elle s'écarta et lui sourit sans même qu'il ne lui prête aucune attention. Sur un bureau, au fond de la pièce, était installé un vieil ordinateur piteux.

"C'est une vieille bécane dont je ne me sers plus, je me suis dit qu'il serait plus utile ici. C'est pas toi qui m'a dit que tu écrivais, avant ?"

Daniel ne l'entendait plus. Il savait pourquoi il tenait encore debout, pourquoi il avait retrouvé la raison. Il s'avança jusqu'au bureau, saisit une chaise et s'assit lentement en face de l'écran vacillant. Il ouvrit un logiciel de traitement de texte, et tapa lentement :

"Dis, papa, est-ce que je suis plus fort que Superman ?"


EPILOGUE
Le Simple fait de rêver était pour eux un luxe

Daniel poursuivit l'écriture de son livre durant plusieurs mois, et par le biais d'un concours, il fut édité, réédité, puis vendu à plusieurs millions d'exemplaire dans le monde entier. De nombreux prix lui furent attribués, à titre post-mortem, car il mourut peu après la première édition de son livre, suite à la découverte d'un cancer du foie. Sa folie le reprit peu à peu, mais sur son lit de mort, il trouva la force de relire l'histoire de son fils. Ce fut une crise cardiaque qui l'emporta, et l'exemplaire qu'il tenait dans ses mains au moment du décès fut vendu à un prix exorbitant. Quant à ses parents, ils firent jouer les liens du sang pour, à défaut de récolter la gloire, s'octroyer au moins la fortune. Cela importe peu pour moi, parce que les quelques pages écrites par cet homme m'ont prouvé que la vie ne sert pas qu'à s'étouffer dans une réalité amère.

Le simple fait de rêver était pour eux un luxe... mais vous ne croyez pas au rêve, non ?

mardi, avril 14, 2009

Superman - Partie 3

Marc tomba dans le coma, et Daniel abandonna tout espoir, définitivement. Il essaya désespérement de ne pas trouver refuge dans ce qui l'avait déjà tué par le passé, mais les bouteilles vides finirent bientôt par joncher le sol de leur appartement sale et continuellement plongé dans l'obscurité.

"Dis, papa, est-ce que je suis plus fort que Superman ?"

Il pleurait, criait, frappait, s'arrachait les cheveux, somnolait dans les voluptes de whisky à côté de son fils lorsque le personnel de l'hôpital daignait lui accorder un lit. Il avait arrêté d'écrire, et le ron-ron de l'ordinateur lui échappa des doigts en même temps que leur appartement. Daniel abandonna toute fierté, vint pleurer chez ses parents pour obtenir de l'aide, mais ses yeux avaient adopté une lueur de folie qui effraya même sa mère. Il ne put bientôt plus s'offrir le luxe d'un lit à l'hôpital, et finit par trouver quelques journaux et une rue tranquille pour se laisser glisser lentement vers la mort. Les médecins avaient été formels : son fils n'avait presque aucune chance de se réveiller. Et même si cela arrivait, le traumatisme qu'il avait subi ne lui permettrait plus de vivre et de communiquer normalement.

"C'est difficile de s'occuper d'un enfant, vous savez... alors, un enfant handicapé..."

Daniel croyait en la fatalité.

Les jours passèrent à mesure que la mémoire de Daniel s'évanouissait. L'alcool l'avait pris sous son aile, et les quelques pièces qu'il arrivait à obtenir dans la journée ne lui servait qu'à oublier davantage. Oublier son fils, sa vie, ses manuscrits et ses rêves. Il devint maigre et muet ; ses yeux n'étaient plus que deux boules blanches au milieu de son visage. Ses cheveux et ses dents tombèrent, et il ne put bientôt plus marcher. Il errait, claudiquant, harcelant les quelques passants qui s'approchaient trop près de lui en leur demandant un peu d'argent. Il se parlait à lui-même, marmonnait dans sa barbe sale, regardait les étoiles la nuit et pleurait à chaque rasade d'alcool. Il voulait mourir, mais n'avait pas le cran.

Le temps ne s'arrêta pas, et poursuivit sa route en attrapant par le col tous ceux qui voulaient rester sur le bas-côté. Daniel se laissa emporter pendant des mois, des années, tandis que son fils continuait de grandir sur son lit de mort. Le jour de ses dix ans, Daniel eut un relent de mémoire, et se dirigea silencieux vers le troisième hôpital qui avait accueilli Marc, celui où il resterait jusqu'à ce que mort s'en suive. Le personnel connaissait la triste histoire, regarda le clochard entrer et le laissa monter, plus par peur que par pitié. Des bruits couraient en effet dans le quartier ; certains disaient que Daniel portait sur lui un couteau qu'il avait déjà utilisé par le passé. La rumeur était vraie, mais il ne l'avait jamais utilisé autrement que de manière pratique ou masochiste.

En arrivant au cinquième étage, l'odeur de formol et de nourriture éveilla les sens de Daniel. Ses pupilles brillèrent tandis qu'il se dirigeait vers la chambre 403. A gauche, à droite, encore à droite et puis tout droit. C'était la seule chose dont il arrivait à se souvenir clairement. Il poussa lentement la porte blanche, et entra.

Son fils était là, plongé dans l'obscurité, au milieu des tuyaux et des sons malsains que produisaient les machines qui lui permettaient de rester en vie. Daniel saisit difficilement une chaise posée dans un coin de la pièce et s'assit au chevet de Marc, dans le noir. La porte, restée entrouverte, laissait couler un filet de lumière au pied du lit, éclairant ainsi le visage éteint de l'enfant. Daniel essaya d'ouvrir la bouche, toussa, puis égraina lentement :

"Joyeux anniversaire."

Il y eut un silence au milieu du bruit des engins, non pas une absence de bruit, mais bien un silence. Comme si son fils s'apprêtait à lui répondre. Mais rien ne vint. Pas un mot, pas un geste, pas une lumière divine leur annonçant à nouveau une quelconque once de bonheur. Le silence, rien de plus, rien de moins.

Daniel posa sa main noircie sur le front de son fils, lui caressa la joue, resta quelques minutes assis à se rappeler le passé, embrassa Marc puis se leva. Il se dirigea vers la porte sans tourner la tête, essuya ses larmes puis sortit.

"Dis, papa..."

lundi, avril 06, 2009

La Place du Mort #1


Lettre I, 12 novembre 2007
Xanadu - Paris

" J'ai toujours été désorienté par le manque de finesse de certaines personnes.

Il est de bon ton de penser l'Homme comme un objet pensant et non comme une machine, mais les évènements d'une vie peuvent parfois remettre en question certaines vérités considérées comme générales par le commun des mortels.

Je n'ai pas fait long feu dans cette arène. Les gladiateurs qui m'entouraient avaient finis par devenir impitoyables, et leur cruauté fut sans précédent pour moi. Le choc fut si rude que j'en suis mort. Oui, "mort", l'un de ces mots qui vous font trembler ; la faucheuse, dans toute sa violence, qui vous guette et vous tombe sur le coin de la gueule avant même que vous n'ayez pu vous y préparer. J'ai au moins eu de la chance dans mon malheur, parce que j'en avais été informé, moi, de la date de ma mort. Je connaissais le lieu, les circonstances, et la peine que ma disparition allait causer à autrui.

Il serait de bon ton de me présenter. Ni physiquement, ni socialement. Le feu des rapports humains que j'ai entretenu s'est éteint depuis bien longtemps. Il ne me reste que la vague lueur des cendres à observer. Là où je vis, le feu n'a pas sa place. Mes terres sont désolées ; du moins pour vous. Seuls l'air glacé et la sécheresse osent s'aventurer au-delà des frontières qui nous séparent, vous et moi. Je ne suis pas malheureux, bien au contraire. J'ai changé d'opinion sur les notions de Bien et de Mal, par exemple. J'ai découvert que, non loin de chez moi, existait une tribu où l'enfant aîné de la famille était rendu aveugle dès sa naissance. Les orbites inopérants, libéré du pouvoir de l'image, le gamin aiguisait ses autres sens lors des enseignements qu'il reçevait de "sages" ; en réalité, ces mêmes sages n'étaient que la précédente génération d'orbites défectueuses. Quant aux autres enfants, ils étaient destinés, dès leur plus jeune âge, à une carrière qui leur correspondrait. Des tests étaient réalisés d'après un panel de données incroyablement large, portant notamment sur la grossesse du foetus, les signes physiques et caractériels du nouveau-né, ou encore sur l'alimentation et les capacités motrices. Certains gamins bronchaient bien, au début, mais ils finissaient presque tous par briller dans le domaine qui leur avait été imposé. Les autres subissaient de nouveaux tests, encore plus poussés, et travaillaient à des postes vides le temps de leur nouvelle "nomination".
J'ai longtemps vu ces pratiques comme une forme claire d'aliènement, puis j'ai fini par me rendre compte que la bêtise de l'Homme communautaire pouvait difficilement être atténuée d'une autre manière. C'est d'ailleurs pour cela que je vis seul.

Toujours est-il que mon déménagement a été le fruit de longues réflexions. J'ai pris la décision de quitter ce monde parce que j'ai su qu'il y avait autre chose ailleurs. Je ne vous parle pas d'un "Paradis", ni d'un pays du soleil. Je n'évoque pas non plus ces longs récits desquels ont jailli les idées de "paradis artificiel" ou de coma développant les rêves. Non, mon histoire rend vraisemblable et légitime l'idée d'un autre Univers. Un autre pays, une autre "Terre", un autre.

Cet Univers n'est pas né de mes rêves ou de désirs inconscients.

Il existe réellement, et je vous invite à le toucher du doigt.

Du moins, si vous y parvenez."

Jérome Khan

jeudi, avril 02, 2009

"Je donne mon avis non comme bon mais comme mien" #1

Faut-il croire en l'Homme ? C'est bête de commencer une réflexion par une question aussi vaste, d'autant plus que la philosophie de comptoir est de nos jours interprétée comme une forme extravertie de masturbation sociale (une des raisons - en plus des penchants gays - de regretter la Grèce Antique et ses penseurs).

On parle "d'évolution de l'Homme" ; je dirai plutôt "aveuglement". A défaut de se pencher sur lui-même et ses tares, l'être humain a toujours tenté de comprendre ce qui l'entourait. D'où la parole, l'écriture, le classement infini et les magazines de mode. D'où l'astrologie, les mathématiques, la littérature et la philosophie - de comptoir, ou non. Alors ouais, je vous apprends rien et cette façon de vous prendre de haut vous écoeure ; vous m'en excuserez, mais si je ne parlais que de moi, vous me diriez égoïste. Faut choisir, hein.

Au fil de notre "évolution", notre seule volonté aura été de construire, d'apprivoiser, d'accroître un pouvoir et un luxe au final bien désuets. Le confort dont nous bénéficions aujourd'hui est franchement sympa, mais fait de nous des assistés. Pas d'eau chaude, pas de supermarchés ; tiens, comment on fait pousser des fleurs ? D'aucuns vous diront que c'est cette technique et ce savoir-faire qui nous distingue de l'animal. Je le vois plutôt comme une façon de se détourner du principal problème.

Je suivrai Montaigne et Pascal - histoire d'étaler un peu de confiture... euh, de culture - en pensant que l'Homme n'a des passions que pour se détourner de sa misère, tout comme l'Homme croit en Dieu pour "s'expliquer". C'est bien marrant de rire de l'animal, ignorant et sincère, suivant ses instincts et s'ignorant... mais nous n'en sommes séparés que par peu de choses : l'égoïsme, la fierté et la mémoire.

La mémoire (savoir) dans le sens où nous la structurons, nous permet d'atteindre un niveau de performances plus important... mais, à l'inverse, elle ne prend sa valeur que dans un type de société. Envoyez un petit français premier de classe au Cambodge, il aura beau savoir calculer une exponentielle, il se fera bouffer de toute manière. La mémoire (souvenirs), si on admet que le temps existe, nourrit l'Homme et lui fait prendre conscience de son "évolution". A l'inverse, elle n'est faite et n'est perçue que par nous. L'importance qu'on y accorde est immense, mais elle n'apprend qu'à vivre en société. Dans une optique universelle, le souvenir conscient n'est qu'humain. Il nous permet d'accepter notre condition et de nous forger une expérience proprement sociale.

La fierté a deux sources : l'une est animale, et s'explique par des principes de survie ; on pourra parler de "chef de meute", si vous le voulez bien. Et si vous le voulez pas, prout. Mais la fierté dans un cadre humain est liée à une volonté d'ascension, de pouvoir, de distinction. La fierté explique la mode, la politique, ou encore la foi en Dieu. C'est encore une fois l'autre qui pousse à briller, parce qu'il fait naître la comparaison, et le questionnement : "suis-je meilleur ?", etc. Nous sommes qui plus est motivés par notre soif de confort et une volonté quasi-inconsciente de s'arracher à toutes les contraintes matérielles. D'où la fierté pour le pouvoir, et le pouvoir par l'argent. Le troc n'est né que du désir de l'Homme de viser plus haut que son contemporain. D'être meilleur, ou du moins "plus fort". S'écraser ou perdre, c'est admettre inconsciemment une faiblesse, c'est reconnaître une domination. Ces rapports de force et de domination existent partout et sont intemporels. Chacun domine et est dominé, et c'est cette équilibre qui fait de nous des êtres perpétuellement tiraillés entre "ce que je dois faire" et "ce que je veux faire". Nous travaillons pour survivre, mais surtout pour doubler ce qui restent sur le côté.
C'est vrai qu'à l'heure d'aujourd'hui, l'argent fait une partie du bonheur. Il est vrai aussi qu'une société sans argent ne ferait pas long feu.

Tout simplement parce que l'Homme est égoïste. Avoir "conscience de soi" implique "soi" ; l'Homme sait qu'il existe, et c'est dans une vie en société que cette perception devient une forme d'égoïsme. Chacun voit et ressent, et traduit ce rapport personnel avec le monde par un repli certain sur lui-même. Il n'y a personne sur terre qui peut se dire "généreux". Les milliardaires offrent des sommes colossales à des associations - sans se ruiner - pour des raisons économiques, d'image ou de satisfaction personnelle. Les célébrités s'affichent dans des shows style "Les Enfoirés" pour redorer leur blason ou leur satisfaction personnelle. Les religieux s'offrent pour que Dieu les garde. La vraie générosité serait de donner sans satisfaction, à contre-coeur, car cette forme de don n'apporte rien ; ce serait perdre son portable et penser "au moins il servira à quelqu'un".

A l'heure actuelle, je ne connais personne qui ait réussi à s'échapper de sa condition humaine. La vie en société fait de nous des êtres aveugles, où le divertissement et la création nous permettent d'accepter la fatalité. Nous ne sommes ici pour aucune raison, personne ne nous a créé, et tout ce que nous avons construit repose sur des bases bancales. Les mathématiques, par exemple, trouvent une certaine logique dans la Nature et sont une clé de nôtre compréhension de l'univers. Tout irait bien s'il n'y avait pas le "nôtre". Les mathématiques ne sont qu'humaines, tout comme la littérature, la philosophie ou encore les magazines de mode.

Vous vous dites sûrement que ce texte au ton apocalyptique va finir sur une incitation au suicide ; vous vous trompez bien, parce que c'est au moment de la conclusion que je suis censé vous clouer le bec. Mais mon pote Montaigne va s'en charger pour moi. Vas-y, gros.

"Si la vie n'est qu'un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs"

Yeaaaah, quel beau gosse ce Montaigne ! Allez, bisous les cocos !

Paul (ou le don de finir un article pas du tout comme ça avait commencé)

PS : le dessin de l'article est de Trondheim ; "Les Formidables Aventures de Lapinot", une bédé que c'est bien de la lire !

lundi, mars 30, 2009

Un oeil, ça ne t'a pas suffit ?

Décalqué, je suis décalqué, décalqué et paumé, un peu aigri et très amer. Je suis partagé entre ma tête et mon coeur, mais je laisse les couilles à Grand Corps Malade.

Mon corps est le barrage qui empêche à cette vague chaotique de tout submerger. Ma peau s'allonge, plie sous le poids des sentiments, mais tient bon. Ma coque est fatiguée mais me porte encore. Je flotte, je ne sombre pas, mais je dois dire que l'eau commence à monter dangereusement.

Je ne sais plus poser de nom sur ce que je ressens ; je ressens trop de choses que je n'explique pas, incohérentes, étranges, voire même paradoxales. La haine contre l'amour, mais quand l'amour se mêle à la haine, le sentiment qu'on appelle "jalousie" voit le jour sous des regards fiévreux et inquiets. J'ai trop souffert de la trahison pour endormir une nouvelle fois ce violet dévastateur sous ma carcasse. Je le crierai haut et fort, et moi aussi je défoncerai des portes et je m'arracherai le coeur s'il le faut.

Amer et aigri, amoureux étourdi, pauvre navire qui chavire sous vos yeux rouillés. Regardez-le s'enfoncer peu à peu dans l'eau, souriez à la vue de la teinte inquiétante que prend la lumière des compartiments inondés, ce feu vacillant qui vous parvient au travers de la vague et qui semble chuchoter que quelque part, sous l'eau, il trouvera un peu de réconfort. Oubliez le Di Caprio gelé qui glisse des bras de sa belle, je vous parle d'une tempête.

Je ne sais pas ce qui se trame en-dessous, mais je plongerai malgré ma peur des monstres gargantuesques qui s'y trouvent. J'irai voir, là-bas, si mon navire descend silencieusement jusqu'aux abysses, ou s'il est pris dans les courants dangereux qui se joueront de lui avant de le mener contre une barrière de coraux.

Et s'il se trouve dans cet océan des forces destructrices, je les dompterai. Qu'importe la taille, le nombre ; ces monstres tentaculaires seront broyés par tout ce qui sommeille en moi. Et si je te trouve, toi, avec ta jolie façade et tes airs de poète, toi, toi, ton lot de mensonges, ta gueule mouillée, toi le lâche et l'abject, l'Homme qui pue la bonté, je peux te jurer que je t'écraserai, je te détruirai de mes mains et je n'aurai aucun remords.

Qu'importe ce que me dit ma tête, cet océan est le mien et tu n'y plongeras pas.